2006. Nouvel opus du gardien de la voûte : Joe Travers. Le Petit Wazoo à travers sept titres, tous inédits et enregistrés en public à Kansas City, à Washington, à Philadelphie, à Waterbury et à Montréal en 1972 : il y avait de quoi saliver. Seulement voilà, nouvelle sensation très mitigée. Pas sur le fond bien sûr : le Petit Wazoo n’a jusque-là jamais été représenté sur disque, cet effort est donc relativement sensationnel. Le son est impeccable. Les compositions et les arrangements sont pratiquement tous inconnus du grand public… Bien sûr, cet album est indispensable si vous êtes amoureux de la musique de Zappa, peu importe laquelle (pour les autres, revenez après avoir écouté Waka Jawaka et Overnite Sensation). Pour la forme, c’est une autre histoire. Que préférez vous écouter ? Un choix en best of ou un show complet ?  D’abord ce fagotage ne représente pas la meilleure formule du Petit Wazoo. Il y manque trop de choses comme cette ouverture splendide que fut à l’époque le vieux ‘’I’m Not Satisfied’’ ou l’ébauche de ‘’Don’t You Ever Wash That Thing ?’’ ou les reprises réorchestrées de ‘’Duke Of Prunes’’ et ‘’America Drinks & Goes Home’’ ou ‘’Little Dots’’, ou les chansons ‘’Cosmik Debris’’ et ‘’Montana’’… Il semble que cette galette se veuille absolument neuve. Mais l’intérêt, à mon sens, de publier des archives c’est de respecter leur histoire et, si possible, de conserver leur patine spécifique, l’ambiance et le son. C’est ce que fit Zappa avec Bongo Fury, avec Sheik Yerbouti, avec le Live In York, etc. Vous pouvez littéralement sentir les braises du Armadillo Headquaters, de l’Odeon Hammersmith et du Palladium. Je ne suis plus d’accord lorsqu’on a à faire à un Make a Jazz Noise Here qui tronque par un excès de corrections l’interprétation même d’un répertoire, à un moment spécifique, dans un climat particulier. Soigner une atmosphère car elle partie intégrante du show : c’est la plus grande leçon du Zappa live jusqu’au début des années quatre-vingts. Ici, on ne retrouve pas grand chose du sel qui fit du Petit Wazoo une formule chaotique entre le rhythm’n’blues qui annonçait Overnite Sensation et le jazz de Waka Jawaka. Le Petit Wazoo n’a pas eu une existence facile. Ils n’ont écumés que les Etats-Unis durant trois mois. Souvent mal reçus et tout à fait convaincus de leur condamnation dans les plus brefs délais. Après eux, Zappa montera à nouveau les Mothers pour une tournée mondiale plébiscité en compagnie entre autre de George Duke, de Jean-Luc Ponty, de Bruce Fowler et de Ruth Underwood. Mais il n’en reste pas moins que ce groupe fut le témoin des aspirations hétérogènes de Zappa et qui donnèrent le second alliage entre blues, cartoon et orchestration contemporaine après les exploits des années soixante. Un véritable renouveau et une emprise sur le marketing pop avec l’arrivée de Overnite Sensation et de Apostrophe. Ce qui était important avec le Petit Wazoo c’était de constater combien Zappa a pu douter à cette période, remaniant ses orchestrations, modifiant la structure des morceaux, triturant les thèmes pour finalement aboutir à la corrélation la plus stratégiquement audacieuse : ‘’Rollo’’ camouflé dans la samba du père O’Blivion sur Overnite Sensation, le grand final du Be-bop Tango’’ remodelé sous les textes de ‘’Cucamonga’’ ou encore les touches Stravinsky pour ensemble de vents régurgitées au final du solo de ‘’Montana’’ et chantées par des Ikettes pitchées. Autant de virus larvés dans le grand commerce. Le Petit Wazoo c’était le refus d’un fiasco, celui de l’épopée jazzistique en fauteuil roulant, le refus de céder au marketing célébrant les Mothers de Flo & Eddie et pourtant l’amorce d’une opération de séduction qui ne s’arrêterait plus. Alors pourquoi avoir évincé l’ouverture ‘’I’m Not Satisfied’’ sur ce disque ? Ce n’était sûrement pas gratuit. Au lieu de ça : un fade basique ouvre sur ‘’Oddients’’ – une séquence clef de direction free à la fin des shows et qui n’a plus ici plus tout son sens. On entend très bien aussi un type qui traque les chorus du maître comme une fin en soi. ‘’D.C. Boogie’’ est une version tronquée de ‘’Little Dots’’ dont le thème était un exercice de polytonalité façon ‘’Approximate.’’ ‘’Montreal’’ est un solo de Frank extrait d’une autre prise de ‘’Imaginery Diseases’’ déjà gravée en plage 6. Je peux vous garantir que les gigs du Capitol Theater à Passaic ou l’intégralité des deux shows au Cowtown Palace de Kansas City, ça a une autre gueule. Ici, les pistes se superposent sans âme. Le montage n’a aucune dimension événementielle. Ce qui donne d’ailleurs une pleine mesure à l’écoute des chutes live de Zappa lui-même sur Weaels Ripped My Flesh ou autre Roxy & Elsewhere. Une dramaturgie et des rebondissements à foison qui étaient la marque d’un énorme compositeur scénariste. On n’en demande pas tant à Joe Travers. Mais, le minimum, quand on a de bonnes archives, c’est au moins de faire un bon disque.

Pour les hardcore fans, voilà la set-list du spectacle du Petit Wazoo : ‘’I‘m Not Satisfied’’, ‘’Duke Of Prunes’’, ‘’Montana’’, ‘’Don’t You Ever Wash That Thing ?’’, ‘’Little Dots’’, ‘’Rollo’’, ‘’Imaginery Diseases’’, ‘’Cosmik Debris’’, ‘’Flat & Minor Blues’’, ‘’Farther O’Blivion Medley’’ : ‘’Greggery Pecary’’/’’Be-bop Tango’’/’’Cucamonga’’, ‘’America Drinks & Goes Home’’, ‘’Son Of Mister Green Genes’’ et ‘’Chunga’s Revenge’’.
Pour ceux qui traquent le concept de continuité y compris dans des formations oubliées telles que le Petit Wazoo, sachez que Jim Gordon, le batteur, est l’auteur de la remarque sur les dangers de la neige jaune. C’est encore lui qui, à cette période, invita Frank à une session avec Jack Bruce – voir le titre ‘’Apostrophe’’.

CHRISTOPHE DELBROUCK
 

 

01
Oddients (1:13) -
(Montreal 27/10/72)
02
Rollo (3:21) -
(Philadelphia 10/11/72)
03
Been To Kansas City In A Minor (10:15) - (Kansas City 2/12/72)
04
Farther O’Blivion (16:02) -
(Unknown Location)
05
D.C. Boogie (13:27) -
(Washington DC 11/11/72)
06
Imaginary Diseases (9:45) -
(Waterbury 1/11/72)
07
Montreal (9:11) -
(Montreal)


Frank Zappa Conductor, Guitar, Vocals
Malcolm McNabb Trumpet
Gary Barone Trumpet, Flugelhorn
Tom Malone Tuba, Saxes, Piccolo Trumpet, Trumpet
Earl Dumler Woodwinds
Glenn Ferris Trombone
Bruce Fowler Trombone
Tony Duran Slide Guitar
Dave Parlato Bass
Jim Gordon Drums